mercredi 25 mars 2026

La mendigote de la butte marche à la lisière du caniveau avec en bandoulière un sac à main d’une boutique de Barbès. À chacun de ses pas, ses chaussures un peu trop larges glissent sur le talon de ses chaussettes en polyamide. Elle chemine sur les toits d’un réseau de tunnels parcourus de pauvres gens parfois estropiés, en blouse bleue et tee-shirt du Losc qui, en contrebas des grilles d’aération, tentent d’élucider le mystère du ciseau des passantes. Les galeries s’étendent comme les fils d’une toile d’araignée suspendue entre les fondations bétonnées des constructions. On y trouve quelques culs-de-sac qui sont des bras morts en attente des bâtiments qui n’existent pas encore. Le cœur de la toile, déserté de son minotaure à huit pattes, est un centre de connaissance, une Babel organisée en rayonnages pour certains linéaires et pour d’autres concentriques. Cette rotonde est entièrement traversée par une mèche foreuse d’un rayon de deux mètres, vestige du chantier originel. On l’emprunte depuis le sous-sol à la manière du colimaçon d’un escalier. Le premier niveau est une vaste plateforme carrelée d’une brillance beige sur laquelle glissent les couinements aléatoires de chaussures de tennis et de semelles de crêpe. La fille avec le trou du jupon de la mendigote dans son jean ne semble pas remarquer Patrick Dewaere arpentant les rayonnages en quête de la clef qui lui permettrait d’ouvrir le portillon donnant sur la route 66.  C’est en marge du bouillonnement, aux étages supérieurs, que le temps a figé ouvrages et bibliothécaires dans la rotonde devenue cristallisoir de résine. C’est cet épisode de l’histoire qu’exhibent les hublots qui percent la muraille en partie ensevelie sous la butte à l’horizon parcouru par la fille du caniveau.

 

vendredi 20 mars 2026

L’impériale turgescence se dresse à même le sol telle une fraise grandie aussi vite qu’un cornichon polonais. Son sentiment de surplomb lui vient de sa manière de regarder d’en-haut de trois pommes, incapable de se figurer qu’il puisse exister un univers au-delà de son bec de casquette surplombée d’une pointe métallique qui est l’antenne de radiodiffusion du casque de Bismarck. À l’échelle des géants particuliers que nous sommes, en comparaison des Batist’ al Toil’, Belle Roze, Gilles de Baisieux, Batisse, Gédéon, Adolphine la Cafus, Constance du Portugal, Laïte, Grande Gueuloute, Mickey National, Binbin, Florimon Long Minton, Reuze, Eluise El’moulière, Aliboron, Moïsette, Géraldine Grognon, Marie Robinet, Pô Louches, Armandine, Ch’Crinquillé, Pierrot Bimberlot, Ch’Guss Tréfil, Tiot Batiche, Alfredo le Mexicain, Le Caou, Miss Cantine, Mathurin, Moule à pipes, Marie Groëtte, Quinze capotes, Fifine, Min Poil, Totor, Mononqu’Hubert, Grand-Père Guernouillard, Gilles Dindin, Sabine de Snuif et la Belle-Hélène, cet édifice en forme d’obus n’est qu’une épine de vive sur laquelle on hésite à coucher son drap de bain. C’est ce que nous intime cette femme au sourire de flamme, pas plus grande qu’un cerf-volant très haut dans le ciel, écrasant la plage de ses jambes massives comme des châteaux d’eau.

 

samedi 14 mars 2026

Mary Poppins débarque à Las Vegas par la cheminée, comme le père Noël. Elle atterrit directement dans ses propres souliers vernis déposés au pied du sapin. Les flammèches du foyer de l’hiver américain ont grignoté les pans de son manteau de flanelle, ce que ne manque pas de souligner la concupiscente clameur des convives en smoking regroupés sous les voutes de stuc pour se féliciter du succès de l’exercice annuel. Empourprée sous son masque de suie, Mary Poppins entonne les entrechats de Liza Minnelli en arcboutant sur le pommeau de son parapluie, débaleiné dans le conduit de cheminée, une silhouette soudainement bravache. Le succès est immédiat et Mary Poppins, en surfant sur la tempête du désert jusqu’à l’œil du cyclone exorbité par la lentille d’un monocle, a rejoint le panthéon des icônes hollywoodiennes.

 

samedi 7 mars 2026

On a du mal à se représenter l’histoire à la nuit tombée quand tout est clôt, quand le néon des tubes s’écoule en flaques sur lesquelles le regard glisse hors-champ pour s’enfoncer dans la suie du décor. Au matin, on pénètre dans l’église de polystyrène par une voute soutenue de colonnes en béton qui portent les traces que la nuit à laissées en fuyant le soleil. Le frontispice s’ouvre sur un triptyque dont la dominante rouge évoque le rideau du confessionnal, marquant la frontière ajourée entre la vertu et le péché. C’est le rouge-sang menstruel de dieu. L’îlot central est celui par lequel les souris sont appâtées au cœur du piège, avec ses mosaïques de pierreries qui éclaboussent le jus des néons en gouttelettes multicolores. Le panneau de droite compte les secondes, puis les minutes, puis les heures et enfin les jours dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel du temps. Le panneau de gauche dégorge de chaines de forçat de tout métal et de toute longueur. Au fil des semaines, le triptyque se referme imperceptiblement, jusqu’à devenir une petite boîte tendue de moleskine vermeil, qui emprisonne, sur un coussinet de satin blanc, celle qui fut jadis une insouciante petite souris.

vendredi 27 février 2026

Sidonie est une oie délicate qui n’a pas froid aux cuisses pour le plus grand bonheur des canards qui, du bord de la mare, saluent sa pédalée d’un coin-coin taquin. Elle porte un foulard noué au-dessus de la tête par crainte de casser des œufs. Il suffirait en effet d’une décohérence des gestes naturels pour que l’équilibre soit rompu. Elle a recouvert le siège de son véhicule d’un coussin de presbytère pour amortir les nids de poule de la route. C’est ainsi équipée que Sidonie s’élance sur l’avenue, la voix enjouée et le visage émerveillé par le grand air de la fin d’après-midi.

lundi 23 février 2026

Incapable de s’élever dans les airs puisque lesté de son derrière de fonte orange, Culbidon se terre quelque part comme l’amant du placard. Il officie à l’ombre du petit coin autrement dit derrière la porte des waters percée du cœur qui le symbolise. Et c’est par cet œilleton qu’il guette le mouvement des fleurs à la recherche d’une trace de cohérence révélant la silhouette d’une jouvencelle sous une robe imprimée de pâquerettes. C’est alors qu’il bande son arc pour le décharger dans la meurtrière de bois vert aux contours calqués sur l’épilation de Lupe Vélez. Il ne parvient pas à rebander son arc quand surgit la carcasse d’un homme en costume sombre qui troue la prairie de son ombre. Il attend donc que l’intrus sorte de son champ de vision, patiemment assis sur la cuvette de faïence, comme prostré à l’intérieur du tombeau de Lupe Vélez.

samedi 14 février 2026

La cristallisation prend par surprise quand se déploie sous la peau des yeux l’image fidèle de ce qui demeurait enfoui, quand le voile de tulle noir piqueté de fleurs blanches et rouges, qui sont en réalité de minuscules cocons et des coccinelles, s’entrouvre sur la chambre noire où se tapit une araignée géante ou un fruit à vif, quand l’écume du Migramah évoque le calme après la fête sous une véranda aux poteaux de bois enlacés de fleurs qui grimpent offrir leur parfum au soleil du matin, quand le scalpel trace ses lentes cicatrices à la jonction des branches de lunettes pour y imprimer l’histoire d’un monde au creux du microsillon.