samedi 9 mai 2026

Même la nuit il nous faut du calfeutrage pour dormir comme si nous n’étions plus des animaux. C’est pourtant tout recroquevillés dans les draps, en boule dans un coin de mur en bois, que le sommeil nous prend pour un hérisson. C’est à l’heure du loup que le sommeil hésite, qu’il reste sur ses gardes. Et même au plus profond de l’obscurité artificielle, les cellules du corps sont aspirées par la nuit qui se retire. L’heure du loup est le moment de la perception altérée, de la frontière diluée entre la nuit et le jour, entre l’extérieur et l’intérieur du corps, entre l’en-dedans et l’au-delà. Comment savoir s’il fait chaud dans l’air ou sous la peau ? Ces bruits remontent-ils du rez-de-chaussée ou du fond de l’inconscient ? En persistant jusqu’à l’heure du soleil levé, ils ne peuvent être ignorés par le truchement de la somnolence. C’est évident depuis le palier : il y a bien quelqu’un en bas, une présence suffisamment familière pour ne pas affoler Clémence. Avant même de l’apercevoir ou d’étendre le son de sa voix, je sais qui s’est invité chez moi car nous avions rendez-vous. J’en ai la confirmation en poussant la porte entrouverte de la chambre parentale. Le lit est défait, les draps retournés comme si mon père y avait obstinément cherché quelqu’un. Il y a des grésillements dans la cuisine. Mon père y fait cuire des steaks à 5h30 le matin avec son éternel pull bleu-marine. Où les a-t-il trouvés ? Il n’y a pas de viande chez moi. L’interpénétration de sa maison dans la mienne est évidente même si nos deux habitations ne coïncident pas. Il en a un peu marre d’être chez Grand-Mère et il préfère revenir chez lui. Je lui ai souvent répété que Grand-Mère était décédée il y a 25 ans mais tout cela n’a plus d’importance dès l’instant où les vivants sont sur le chemin de la mort et ou les morts continuent de vivre, comme à l’heure du loup. Nous prenons le temps, pas trop car j’ai un train à prendre. Je lui indique de ne pas oublier de faire sortir Clémence quand il partira puisque je ne rentre que demain. Il me rappelle que le temps passe, qu’il est déjà 6h21et que je dois être sur mon vélo à 6h30 pour ne pas être en retard. Il me reste donc 9 minutes pour prendre ma douche et manger quelques tartines avec une tasse de thé. Mon père est sans doute arrivé au milieu de la nuit car il a eu le temps de réaménager les lieux. Il me faut débarrasser le lit disposé sous la pomme de douche, totalement encombré par coussins et peluches soigneusement agencées. Ceci fait, j’ouvre le robinet après m’être hissé sur le matelas et je réalise qu’il sera détrempé jusqu’à la catastrophe à l’issue de ma toilette, même sommaire.

 

dimanche 3 mai 2026

Remuer le couteau dans la plaie, c’est tout ce que Bobby sait faire. La plaie de Sarah s’ouvre sur une goulotte aussi raide qu’un River Splash. C’est au bas de ce manège, accoudé au zinc de la guinguette, que Bobby goutte l’humidité des cris. Juste en face, Nastassja Rowlands peine à casser le canon pour y introduire le plomb qui lui permettra peut-être de couper la ficelle tendue par le poids du sac Yves-Saint-Laurent en skaï beige. C’est avec le couteau sous la ceinture que Bobby s’avance pour lui porter secours. D’un geste survif, Nastassjia reclaque le canon juste sous le menton du filou qui tourne les talons en quête d’une proie plus tendre. Puis elle cale ses hanches sur le comptoir en bois patiné de vieux cigare, cligne un œil pour aligner la ficelle dans le viseur, libère le souffle compressé dans la carabine qui fait tomber à ses pieds le sac convoité. Sa moue de cerise se fend du sourire enfoui qui révèle au monde l’éclatante insolence de ses dents.

lundi 27 avril 2026

Une histoire raconte que la slide guitare a été inventée en attendant le train, en glissant un couteau sur les cordes parallèles comme des rails de chemin de fer qui percent l’horizon. Blue train, midnight special, le rythme des travées qui défilent sous les pieds. Dans un walkman rouge tourne la cassette des Violent Femmes. Why do birds sing ? Parce que le train rampe sous Bruxelles avec la fraicheur du présent d’hiver qui s’engouffre sous l’arcade, parcourt le canon du fusil et ressort en feu d’artifice pour faire la nique à Hays. Nastassja Rowlands porte un tatouage malabar au-dessus de la cheville, des lunettes brunes qui soulignent le blond de ses mèches sous le parasol du chapeau de Coco Channel n°5, d’autres tunnels dorés en forme de cœur qui percent patiemment ses lobes d’oreille, et un sac de luxe gagné au tir à la carabine. « Tout ce que sa bouche désirait vraiment s’est perdu dans un sourire » chante Mark Eitzel dans le walkman rouge.

lundi 20 avril 2026

S’il n’avait pas été collet-monté-bondage, Richelieu aurait pu donner son nom à de beaux escarpins de cuir souple noir, dont la matte sobriété n’aurait eu d’autre objet que de transformer la cheville en pomme d’Adam. Pendant que Saint-Georges est occupé à terrasser le dragon de Sisyphe, la catalane foole Adam, lui met la tête à l’envers, le cou en bas des jambes et la chainette de força sur le décolleté acrylique. Aux fripes, elle a déniché le pantalon-sac que Sophie Marceau a délaissé pour suivre la glameur des sirènes. C’est dans la marge du temps qu’opère la prestance catalane, en passant sous les réverbères qui cocoonisent la place André Pièyre de Mandiargues. C’est épaulé à un autre réverbère que se tient la bretonne avec son visage en noir et blanc, toute droite sortie d’un film de Chabrol, une silhouette grise sous un ciel gris portant bottes à talons et fermetures éclair sous une longue jupe plissée de flanelle comme on n’en trouve plus guère que dans quelques commerces de l’avenue de Dunkerque, encastrés entre les mosaïques rouges des boucheries chevalines. Elle est debout comme un livre entrouvert posé sur son épaisse couverture cartonnée. Les fils des pages forment des stries uniformes comme ses cheveux tirés en queue de cheval. Il suffirait de dénouer le ruban pour que les pages s’envolent au vent en se délestant de tout le secret des poussières.

mercredi 15 avril 2026

Impossible de souffler le visage menaçant derrière l’écran, même avec un flingue qui a le recul d’un bazooka. Cette représentation n’est certes pas la réalité mais l’image qui est diffusée au travers de l’écran n’est séparée du monde réel que par l’épaisseur d’une vitre. En pressant la gâchette à coups répétés jusqu’à ce que des flammes sortent du canon, de la poudre blanche finit par sortir de la bouche du type comme d’un sac de farine percé. On croirait de l’alumine ou un autre résidu de la combustion cathodique, signe que la machine est endommagée. Le maudit rictus, lui, continue de s’élargir à la mesure de notre faiblesse. Comment en sommes-nous arrivés là ? Il y avait auparavant ces deux engrenages gris qui s’emboitaient à merveille pour dessiner une image cohérente bien que vraisemblablement trompeuse. L’un des engrenages a viré au vert et l’autre au rose. Cette anomalie est le symptôme d’une dérégulation des couches inférieures qu’il faut juguler. C’est la conséquence d’une manipulation profonde qu’il faut déjouer. Toute cette panique donne soif et il est urgent de rejoindre le studio. Quelque chose cloche dans la boîte à clefs. Les serrures ont dû être modifiées. En effet, il s’avère que le studio est désormais cohabité par un français plutôt affable mais très grand, ce qui limite considérablement l’espace vital du logement. La cuisine commune est l’évidente solution de repli mais c’est à cette heure que s’y réunit la famille polonaise. Le corps nu dissimulé dans une couverture beige, mon séant sera sans doute apparent lorsque je remplirai mon verre d’eau au robinet de l’évier, mais c’est un moindre mal et la famille peut regarder la télévision sans en faire mention.

vendredi 10 avril 2026

C’est la balafre de pinceau rouge de Frinchiche Bacon sur le visage d’Alberto Giacometti en appui sur le vent. Alberto a laissé tomber son carré de soie façon Hermès et les ailerons sur les talons de ses souliers. À la place, il porte des santiags à éperons par pure coquetterie, sans intention de blesser les flancs du cheval, car c’est à pieds qu’il dévale les collines de sable d’Ermenonville. Il porte autour du cou un os à moelle en titane, le fémur de Robocop qu’il a disjoncté du regard jusqu’à provoquer des arcs électriques dans les circuits intégrés de sa tête en boîte de cassoulet. La dégaine d’Alberto Giacometti n’a rien de commun avec les bas-nylon, la jupe de coton imprimé et le chandail en mohair rouge de Laura Ingalls. Mais ces deux personnes sont bel et bien de la même trempe. C’est ce que nous enseigne le regard physionomiste.

 

lundi 6 avril 2026

C’est au printemps que l’on voit s’effiler jusqu’au bas des reins la soie trempée dans l’encre de chine. Amorcée dès la fin de l’été dans des matrices gorgées de mures, puis confinée dans la violence de l’hiver sous le treillis de barbelé naturel ayant inspiré la couronne d’épines du Christ en croix, elle se livre à une sortie-test sous les néons des galeries marchandes avant de braver le grand air de la ville et les bourrasques qui s’engouffrent dans le réseau des rues piétonnes. C’est au bas des vitrines qu’une icônette à l’haleine d’aspartame s’amuse à mettre en scène, sur carton glacé, l’attirance de Saint-Antoine pour les chevelures soyeuses.