samedi 7 mars 2026

On a du mal à se représenter l’histoire à la nuit tombée quand tout est clôt, quand le néon des tubes s’écoule en flaques sur lesquelles le regard glisse hors-champ pour s’enfoncer dans la suie du décor. Au matin, on pénètre dans l’église de polystyrène par une voute soutenue de colonnes en béton qui portent les traces que la nuit à laissées en fuyant le soleil. Le frontispice s’ouvre sur un triptyque dont la dominante rouge évoque le rideau du confessionnal, marquant la frontière ajourée entre la vertu et le péché. C’est le rouge-sang menstruel de dieu. L’îlot central est celui par lequel les souris sont appâtées au cœur du piège, avec ses mosaïques de pierreries qui éclaboussent le jus des néons en gouttelettes multicolores. Le panneau de droite compte les secondes, puis les minutes, puis les heures et enfin les jours dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel du temps. Le panneau de gauche dégorge de chaines de forçat de tout métal et de toute longueur. Au fil des semaines, le triptyque se referme imperceptiblement, jusqu’à devenir une petite boîte tendue de moleskine vermeil, qui emprisonne, sur un coussinet de satin blanc, celle qui fut jadis une insouciante petite souris.

vendredi 27 février 2026

Sidonie est une oie délicate qui n’a pas froid aux cuisses pour le plus grand bonheur des canards qui, du bord de la mare, saluent sa pédalée d’un coin-coin taquin. Elle porte un foulard noué au-dessus de la tête par crainte de casser des œufs. Il suffirait en effet d’une décohérence des gestes naturels pour que l’équilibre soit rompu. Elle a recouvert le siège de son véhicule d’un coussin de presbytère pour amortir les nids de poule de la route. C’est ainsi équipée que Sidonie s’élance sur l’avenue, la voix enjouée et le visage émerveillé par le grand air de la fin d’après-midi.

lundi 23 février 2026

Incapable de s’élever dans les airs puisque lesté de son derrière de fonte orange, Culbidon se terre quelque part comme l’amant du placard. Il officie à l’ombre du petit coin autrement dit derrière la porte des waters percée du cœur qui le symbolise. Et c’est par cet œilleton qu’il guette le mouvement des fleurs à la recherche d’une trace de cohérence révélant la silhouette d’une jouvencelle sous une robe imprimée de pâquerettes. C’est alors qu’il bande son arc pour le décharger dans la meurtrière de bois vert aux contours calqués sur l’épilation de Lupe Vélez. Il ne parvient pas à rebander son arc quand surgit la carcasse d’un homme en costume sombre qui troue la prairie de son ombre. Il attend donc que l’intrus sorte de son champ de vision, patiemment assis sur la cuvette de faïence, comme prostré à l’intérieur du tombeau de Lupe Vélez.

samedi 14 février 2026

La cristallisation prend par surprise quand se déploie sous la peau des yeux l’image fidèle de ce qui demeurait enfoui, quand le voile de tulle noir piqueté de fleurs blanches et rouges, qui sont en réalité de minuscules cocons et des coccinelles, s’entrouvre sur la chambre noire où se tapit une araignée géante ou un fruit à vif, quand l’écume du Migramah évoque le calme après la fête sous une véranda aux poteaux de bois enlacés de fleurs qui grimpent offrir leur parfum au soleil du matin, quand le scalpel trace ses lentes cicatrices à la jonction des branches de lunettes pour y imprimer l’histoire d’un monde au creux du microsillon.

mardi 10 février 2026

Via Dolorosa n’a pas de lit de soie. Elle travaille au supermarché Spar, à quelques travées du rayon parfumerie où officiait Ronette Pulaski. Elle est cernée de caméras du rayon son-vidéo et d’amateurs de cochonaille dressés comme des minautores de polystyrène. C’est à même le carrelage et sous un éclairage de morgue qu’elle y teste les produits avariés : vieilles chaussettes, bidoches flatueuses et béchamels grumelées avec, comme piètre soutien, des cadavres cellophanés empilés dans des boîtes en carton rouge et bleu. Les visages figés dans une impassible virginité débordent d’une sueur acide qui noircit les élastiques de slip.

lundi 2 février 2026

Kevin Keegan aime Roubaix. C’est écrit sur ses chaussettes. Le ciel de Roubaix râpe les pignons de briques d’Elephant & Castle, dont les pattes sont les cheminées de refroidissement dépouillées de la toile de montgolfière gonflée au gaz de ville. La montgolfière manœuvrée par Maurice Baquet transporte dans sa nacelle, comme dans la hotte du père Noël, des canettes de bière pour les ouvriers gaziers. Elle s’élève au-dessus des massifs d’hortensia qui bordent les allées de l’esplanade du stade, dans le ralenti chloroformé des émanations de la piscine olympique. À la nuit tombée, la piscine olympique exhibe des silhouettes dénudées qui traversent l’écran des vitres comme dans un film de Jacques Tati, insouciantes à la transhumance des fourmis qui lèchent l’asphalte de leurs yeux jaunes.

 

dimanche 25 janvier 2026

L’espace de travail de Solène est désormais réduit à un circuit 24 zingué coincé entre deux tables en formikea. Il a été réduit d’année en année par les Bâtisseurs d’empire. Solène y fait rouler de minuscules bolides, autos, motos ou simples billes. Elle manipule avec une adresse extraordinaire cet outil sommaire qui semble néanmoins contribuer efficacement à l’avancée de son administration. Elle ne porte aucun froufrou et ses cheveux sont plaqués sur sa tête afin de prévenir tout accrochage sur les coins saillants du formikea. C’est ainsi qu’on la reconnaît lors de ses déplacements à l’extérieur de son bureau, comme la Solène qui n’a pas son pareil pour faire tourner l’administration sur l’étroit plateau zingué de son circuit 24. Le plateau de zinc en surplombe un autre demeurant constamment dans l’ombre du premier, comme les dessertes à roulettes employées pour débarrasser l’apéritif. Nul ne sait ce qu’il dissimule, ce qui ouvre l’imaginaire aux interprétations multiples, tant concernant l’administration que Solène elle-même.