dimanche 21 juin 2026

Atlas ne peut pas être terre-à-terrien dès lors qu’il porte la terre au-dessus de sa tête et la représentation de ses jambes massives arquées dans un sol de pierre est donc erronée. Il lui faut un support plat barycentré sur une sphère dure de manière à pouvoir accompagner la gyroscopie des planètes. C’est par conséquent sur la couronne formée par les anneaux de Saturne qu’il devrait reposer la plante de ses pieds. Son corps attaché entre deux énormes boules en rotation que sont la terre à bout de bras et Saturne entre les chevilles serait inévitablement soumis à un déhanchement régulé et il serait plus juste de représenter Atlas en danseuse de hula hoop. Sa stabilisation serait ainsi contrôlée par des capteurs structurés comme des groseilles qui pointent de sa poitrine pour renifler le moindre courant d’air céleste. Il n’y a rien de morbide dans le squelette de la tête qui tend la peau de son visage. En effet, cette image porte à la fois le masque de la souffrance et le sourire satisfait du travail bien fait.

 

dimanche 14 juin 2026

La jungle urbaine est peuplée de divinités qui entrent et sortent de façades enluminées. Les pierres sont comme frappées de la petite vérole, grignotées par les pluies acides qui agissent comme des nuées de moustiques. Les enluminures qui recouvrent ces pierres sont faîtes d’un film d’or extrait des bas-fonds dont le soleil révèle l’éclat en tombant du ciel. C’est au centre de cette dualité mystique que les divinités entrent en scène. Particules d’Éos, elles émergent des flots en rampant sur le sable comme Raquel Welch. Issues de cet état intermédiaire entre le cristal concassé par le poids des temps et les volutes qui constituent l’éther, elles bénéficient, de ce fait, de la plus incontestable neutralité ici-bas. Et c’est avec la chevelure fraîchement humide qu’elles déambulent sur les trottoirs sous les regards ébahis des terre-à-terriens.

 

mercredi 10 juin 2026

Les calzedonides dégorgent en permanence car c’est leur vocation première. Et c’est peut-être ce qui rend palpable la brûlure de l’inox plongé comme un thermomètre dans la fraîcheur bleue-turquoise. Sans les calzedonides qui s’étendent lascives à même le polystyrène d’une grosse pierre, on ne remarquerait pas toutes ces cartes postales de la Napoule qui invitent à l’été dans le bigarrement des criardises urbaines. Et puisqu’il en faut pour tous les goûts, c’est sur fond d’océan ou de pataugeoire que les calzedonides fendent le ciel de leurs bras graciles comme des branches d’olivier.

samedi 6 juin 2026

Niki de Saint Phalle n’a pas tiré sur Bambi avec la carabine de Bill Bouroughs. Elle l’a statufié dans la ville, au carrefour de la fontaine, en danseuse montgolfière classique orange et verte et violette. Bambi trotte sur les trottoirs des faubourgs et sur le carrelage javélisé des centres sociaux, à l’aise Blaise dans ses silences hagards qui semblent entendre l’appel de la forêt derrière la surdité du bitume, les chants d’oiseaux étouffés sous le caoutchouc automobile, les raclages de gorges engoudronnées, et le soupir synthétique des turbines.

samedi 30 mai 2026

L’immersion dans les listes est propice aux apparitions. Les lettres emmêlées forment des boucles que le flou patine en vaguelettes et c’est sous cette surface de brume qu’ondulent les contours d’étoiles de mer dans leur bain de soleil turquoise. Cette surface de flottaison est le rideau des ellipses, le reflet du miroir qui expose au temps qui passe et au lointain espace d’où surgissent les valises à roulettes remplies de Maroc et de bassin parisien avec ces visages, ces coiffures et toutes ces mises qui sont d’ailleurs. Au-delà de la conscience chromatique, les couleurs criardes témoignent peut-être de l’époque où ces photos ont été prises, une époque qui avait cru en finir avec le doute, une époque figée dans sa gélatine comme les plats en sauce qui défilaient au fil des pages du livre de recettes SEB. Un nom résonne soudainement comme un tintement et ce n’est pas la chanteuse oubliée qui se matérialise en pieds de l’autre côté du comptoir, mais l’incarnation d’un rêve précoce, juste avant qu’elle ne foule la moquette nicotinée des plateaux-télé.

 

lundi 18 mai 2026

Je pars sur l’île à la recherche du morceau de récit qui manque à mon histoire. Je fais en sorte que mon excursion puisse couvrir une partie de jour et de nuit afin d’en tamiser toutes les minutes car c’est dans la saveur du temps que réside la clef. Je me sais parmi d’autres personnes sur le bateau mais je ne garde aucun souvenir de présence humaine dans les paysages que je traverse. Sur la gauche, une guirlande d’ampoules illumine le ponton d’une ginguette déserte. De retour sur le continent, mon séjour sur l’île est effacé de ma mémoire, si bien que je dois y retourner sans cesse. Un égarement s’est invité dans cette errance rituelle lorsque j’ai emprunté un bateau qui m’a transporté dans la direction opposée. Au large de Camaret, des oiseaux de mer sont étendus sur le plat d’une borne jaune rayée de rouge. Cette image ressemble au symptôme du matin à naitre, juste avant que le soleil ne se hisse hors des flots. Personne ne sait mes escapades. Ils peuvent juste constater qu’un jour je suis là et que l’autre je n’y suis pas. Le trou dans mon histoire engendre des pointillés dans la leur. C’est ainsi que les vides se transmettent.

mardi 12 mai 2026

Les vieux disques 33 tours ont des trous de mémoire. Il leur arrive de passer du coq à l’âne en escamotant des membres pourtant essentiels du corps sonore. On retrouve ces parties de corps dans les études des peintres et sculpteurs de la Renaissance. Ces petits feuillets sont des calques que le regard applique sur les mains, bras, bustes, jambes pour en magnifier les contours. Considérés comme des œuvres de jeunesse, elles évoquent pourtant le temps repassé dans la presse avec le rouleau tellement usé qu’il finit par escamoter des pixels pour ne conserver que ce qu’il y a de plus profondément imprégné dans l’encre rarement et miraculeusement indélébile : le frôlement des fruits, la cheville sous l’ourlet d’un pantalon d’été, des bras fins aux doigts fragiles et tortueux tendus dans leur quête du soleil comme des branches d’olivier, un sourire qui décapite un sandwich à pleine dents, une branche de lunettes.