Je pars sur l’île à la recherche du morceau de récit qui manque à mon histoire. Je fais en sorte que mon excursion puisse couvrir une partie de jour et de nuit afin d’en tamiser toutes les minutes car c’est dans la saveur du temps que réside la clef. Je me sais parmi d’autres personnes sur le bateau mais je ne garde aucun souvenir de présence humaine dans les paysages que je traverse. Sur la gauche, une guirlande d’ampoules illumine le ponton d’une ginguette déserte. De retour sur le continent, mon séjour sur l’île est effacé de ma mémoire, si bien que je dois y retourner sans cesse. Un égarement s’est invité dans cette errance rituelle lorsque j’ai emprunté un bateau qui m’a transporté dans la direction opposée. Au large de Camaret, des oiseaux de mer sont étendus sur le plat d’une borne jaune rayée de rouge. Cette image ressemble au symptôme du matin à naitre, juste avant que le soleil ne se hisse hors des flots. Personne ne sait mes escapades. Ils peuvent juste constater qu’un jour je suis là et que l’autre je n’y suis pas. Le trou dans mon histoire engendre des pointillés dans la leur. C’est ainsi que les vides se transmettent.
lundi 18 mai 2026
mardi 12 mai 2026
samedi 9 mai 2026
dimanche 3 mai 2026
Remuer le couteau dans la plaie, c’est tout ce que Bobby sait faire. La plaie de Sarah s’ouvre sur une goulotte aussi raide qu’un River Splash. C’est au bas de ce manège, accoudé au zinc de la guinguette, que Bobby goutte l’humidité des cris. Juste en face, Nastassja Rowlands peine à casser le canon pour y introduire le plomb qui lui permettra peut-être de couper la ficelle tendue par le poids du sac Yves-Saint-Laurent en skaï beige. C’est avec le couteau sous la ceinture que Bobby s’avance pour lui porter secours. D’un geste survif, Nastassjia reclaque le canon juste sous le menton du filou qui tourne les talons en quête d’une proie plus tendre. Puis elle cale ses hanches sur le comptoir en bois patiné de vieux cigare, cligne un œil pour aligner la ficelle dans le viseur, libère le souffle compressé dans la carabine qui fait tomber à ses pieds le sac convoité. Sa moue de cerise se fend du sourire enfoui qui révèle au monde l’éclatante insolence de ses dents.
lundi 27 avril 2026
Une histoire raconte que la slide guitare a été inventée en attendant le train, en glissant un couteau sur les cordes parallèles comme des rails de chemin de fer qui percent l’horizon. Blue train, midnight special, le rythme des travées qui défilent sous les pieds. Dans un walkman rouge tourne la cassette des Violent Femmes. Why do birds sing ? Parce que le train rampe sous Bruxelles avec la fraicheur du présent d’hiver qui s’engouffre sous l’arcade, parcourt le canon du fusil et ressort en feu d’artifice pour faire la nique à Hays. Nastassja Rowlands porte un tatouage malabar au-dessus de la cheville, des lunettes brunes qui soulignent le blond de ses mèches sous le parasol du chapeau de Coco Channel n°5, d’autres tunnels dorés en forme de cœur qui percent patiemment ses lobes d’oreille, et un sac de luxe gagné au tir à la carabine. « Tout ce que sa bouche désirait vraiment s’est perdu dans un sourire » chante Mark Eitzel dans le walkman rouge.
lundi 20 avril 2026
S’il n’avait pas été collet-monté-bondage, Richelieu aurait pu donner son nom à de beaux escarpins de cuir souple noir, dont la matte sobriété n’aurait eu d’autre objet que de transformer la cheville en pomme d’Adam. Pendant que Saint-Georges est occupé à terrasser le dragon de Sisyphe, la catalane foole Adam, lui met la tête à l’envers, le cou en bas des jambes et la chainette de força sur le décolleté acrylique. Aux fripes, elle a déniché le pantalon-sac que Sophie Marceau a délaissé pour suivre la glameur des sirènes. C’est dans la marge du temps qu’opère la prestance catalane, en passant sous les réverbères qui cocoonisent la place André Pièyre de Mandiargues. C’est épaulé à un autre réverbère que se tient la bretonne avec son visage en noir et blanc, toute droite sortie d’un film de Chabrol, une silhouette grise sous un ciel gris portant bottes à talons et fermetures éclair sous une longue jupe plissée de flanelle comme on n’en trouve plus guère que dans quelques commerces de l’avenue de Dunkerque, encastrés entre les mosaïques rouges des boucheries chevalines. Elle est debout comme un livre entrouvert posé sur son épaisse couverture cartonnée. Les fils des pages forment des stries uniformes comme ses cheveux tirés en queue de cheval. Il suffirait de dénouer le ruban pour que les pages s’envolent au vent en se délestant de tout le secret des poussières.
mercredi 15 avril 2026
Impossible de souffler le visage menaçant derrière l’écran, même avec un flingue qui a le recul d’un bazooka. Cette représentation n’est certes pas la réalité mais l’image qui est diffusée au travers de l’écran n’est séparée du monde réel que par l’épaisseur d’une vitre. En pressant la gâchette à coups répétés jusqu’à ce que des flammes sortent du canon, de la poudre blanche finit par sortir de la bouche du type comme d’un sac de farine percé. On croirait de l’alumine ou un autre résidu de la combustion cathodique, signe que la machine est endommagée. Le maudit rictus, lui, continue de s’élargir à la mesure de notre faiblesse. Comment en sommes-nous arrivés là ? Il y avait auparavant ces deux engrenages gris qui s’emboitaient à merveille pour dessiner une image cohérente bien que vraisemblablement trompeuse. L’un des engrenages a viré au vert et l’autre au rose. Cette anomalie est le symptôme d’une dérégulation des couches inférieures qu’il faut juguler. C’est la conséquence d’une manipulation profonde qu’il faut déjouer. Toute cette panique donne soif et il est urgent de rejoindre le studio. Quelque chose cloche dans la boîte à clefs. Les serrures ont dû être modifiées. En effet, il s’avère que le studio est désormais cohabité par un français plutôt affable mais très grand, ce qui limite considérablement l’espace vital du logement. La cuisine commune est l’évidente solution de repli mais c’est à cette heure que s’y réunit la famille polonaise. Le corps nu dissimulé dans une couverture beige, mon séant sera sans doute apparent lorsque je remplirai mon verre d’eau au robinet de l’évier, mais c’est un moindre mal et la famille peut regarder la télévision sans en faire mention.
vendredi 10 avril 2026
lundi 6 avril 2026
vendredi 3 avril 2026
mercredi 25 mars 2026
vendredi 20 mars 2026
samedi 14 mars 2026
samedi 7 mars 2026
On a du mal à se représenter l’histoire à la nuit tombée quand tout est clôt, quand le néon des tubes s’écoule en flaques sur lesquelles le regard glisse hors-champ pour s’enfoncer dans la suie du décor. Au matin, on pénètre dans l’église de polystyrène par une voute soutenue de colonnes en béton qui portent les traces que la nuit à laissées en fuyant le soleil. Le frontispice s’ouvre sur un triptyque dont la dominante rouge évoque le rideau du confessionnal, marquant la frontière ajourée entre la vertu et le péché. C’est le rouge-sang menstruel de dieu. L’îlot central est celui par lequel les souris sont appâtées au cœur du piège, avec ses mosaïques de pierreries qui éclaboussent le jus des néons en gouttelettes multicolores. Le panneau de droite compte les secondes, puis les minutes, puis les heures et enfin les jours dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel du temps. Le panneau de gauche dégorge de chaines de forçat de tout métal et de toute longueur. Au fil des semaines, le triptyque se referme imperceptiblement, jusqu’à devenir une petite boîte tendue de moleskine vermeil, qui emprisonne, sur un coussinet de satin blanc, celle qui fut jadis une insouciante petite souris.
vendredi 27 février 2026
Sidonie est une oie délicate qui n’a pas froid aux cuisses pour le plus grand bonheur des canards qui, du bord de la mare, saluent sa pédalée d’un coin-coin taquin. Elle porte un foulard noué au-dessus de la tête par crainte de casser des œufs. Il suffirait en effet d’une décohérence des gestes naturels pour que l’équilibre soit rompu. Elle a recouvert le siège de son véhicule d’un coussin de presbytère pour amortir les nids de poule de la route. C’est ainsi équipée que Sidonie s’élance sur l’avenue, la voix enjouée et le visage émerveillé par le grand air de la fin d’après-midi.
lundi 23 février 2026
Incapable de s’élever dans les airs puisque lesté de son derrière de fonte orange, Culbidon se terre quelque part comme l’amant du placard. Il officie à l’ombre du petit coin autrement dit derrière la porte des waters percée du cœur qui le symbolise. Et c’est par cet œilleton qu’il guette le mouvement des fleurs à la recherche d’une trace de cohérence révélant la silhouette d’une jouvencelle sous une robe imprimée de pâquerettes. C’est alors qu’il bande son arc pour le décharger dans la meurtrière de bois vert aux contours calqués sur l’épilation de Lupe Vélez. Il ne parvient pas à rebander son arc quand surgit la carcasse d’un homme en costume sombre qui troue la prairie de son ombre. Il attend donc que l’intrus sorte de son champ de vision, patiemment assis sur la cuvette de faïence, comme prostré à l’intérieur du tombeau de Lupe Vélez.
samedi 14 février 2026
La cristallisation prend par surprise quand se déploie sous la peau des yeux l’image fidèle de ce qui demeurait enfoui, quand le voile de tulle noir piqueté de fleurs blanches et rouges, qui sont en réalité de minuscules cocons et des coccinelles, s’entrouvre sur la chambre noire où se tapit une araignée géante ou un fruit à vif, quand l’écume du Migramah évoque le calme après la fête sous une véranda aux poteaux de bois enlacés de fleurs qui grimpent offrir leur parfum au soleil du matin, quand le scalpel trace ses lentes cicatrices à la jonction des branches de lunettes pour y imprimer l’histoire d’un monde au creux du microsillon.
mardi 10 février 2026
Via Dolorosa n’a pas de lit de soie. Elle travaille au supermarché Spar, à quelques travées du rayon parfumerie où officiait Ronette Pulaski. Elle est cernée de caméras du rayon son-vidéo et d’amateurs de cochonaille dressés comme des minautores de polystyrène. C’est à même le carrelage et sous un éclairage de morgue qu’elle y teste les produits avariés : vieilles chaussettes, bidoches flatueuses et béchamels grumelées avec, comme piètre soutien, des cadavres cellophanés empilés dans des boîtes en carton rouge et bleu. Les visages figés dans une impassible virginité débordent d’une sueur acide qui noircit les élastiques de slip.
lundi 2 février 2026
dimanche 25 janvier 2026
samedi 24 janvier 2026
Je vais gagner de l’argent avec celle que j’homme. Elle fumera des Peter Stuyvesant longues. Puis nous irons au restaurant en smoking verni ou jupette de viscose avec les cheveux noirs plaqués à la Rudolph Valentino, assez tôt au regard de la coutume locale pour bénéficier de la grande salle ouverte pour nous seuls. Peut-être irons nous plus modestement boire du champagne au goulot à flanc de colline. Nous pourrions faire toutes ces choses qui ne nous sont plus accessibles depuis que nous nous sommes décalés. À la manière du courant d’air qui fixe à jamais la grimace sur le visage inconscient, celle que j’homme m’apparait superposée en tranches d’elle-même, toute accordéonée, comme le nu descendant l’escalier de Marcel Duchamp. Dès lors, il n’est plus question de s’assoir au restaurant sans recourir à une infinité de chaises, une infinité de verres de vin, une infinité d’assiettes à dessert, une infinité de tasses de café. Il n’est plus possible de partager le champagne à flanc de colline sans une infinité de goulots. Et nos précieuses conversations sont hachées en une infinité de particules de puzzle qui ne nourrissent que l’écho de l’éternité. Nous ne pourrons jamais rattraper le temps qui passe. Tout au plus sera-t-il possible de gommer l’instant fugace en retournant le courant d’air pour retrouver l’instemps qui nous permettra d’enfin vieillir ensemble.
vendredi 16 janvier 2026
Pépé est précieuse et parsemée. Elle parle au linoléum, au plafond et à la barre de pole-dance. Ses billes d’agate roulent d’une situation à l’autre. Elle teste l’orange anodisé sur ses lèvres. D’ici peu, cette couleur complètera le rouge, le bleu et le jaune sur les mâchoires des pistes de schiste. Nous sommes en 1984. Les néons perlent sur les pastels, sur les mèches blondes et sur l’émail diamant sans parvenir à assourdir la terre qui fait craquer les planches sous ses godillots, siffle des fils d’argent dans son sablier et extirpe des pierres étrusques de son ventre.
dimanche 11 janvier 2026
jeudi 1 janvier 2026