dimanche 25 janvier 2026

L’espace de travail de Solène est désormais réduit à un circuit 24 zingué coincé entre deux tables en formikea. Il a été réduit d’année en année par les Bâtisseurs d’empire. Solène y fait rouler de minuscules bolides, autos, motos ou simples billes. Elle manipule avec une adresse extraordinaire cet outil sommaire qui semble néanmoins contribuer efficacement à l’avancée de son administration. Elle ne porte aucun froufrou et ses cheveux sont plaqués sur sa tête afin de prévenir tout accrochage sur les coins saillants du formikea. C’est ainsi qu’on la reconnaît lors de ses déplacements à l’extérieur de son bureau, comme la Solène qui n’a pas son pareil pour faire tourner l’administration sur l’étroit plateau zingué de son circuit 24. Le plateau de zinc en surplombe un autre demeurant constamment dans l’ombre du premier, comme les dessertes à roulettes employées pour débarrasser l’apéritif. Nul ne sait ce qu’il dissimule, ce qui ouvre l’imaginaire aux interprétations multiples, tant concernant l’administration que Solène elle-même.

 

samedi 24 janvier 2026

Je vais gagner de l’argent avec celle que j’homme. Elle fumera des Peter Stuyvesant longues. Puis nous irons au restaurant en smoking verni ou jupette de viscose avec les cheveux noirs plaqués à la Rudolph Valentino, assez tôt au regard de la coutume locale pour bénéficier de la grande salle ouverte pour nous seuls. Peut-être irons nous plus modestement boire du champagne au goulot à flanc de colline. Nous pourrions faire toutes ces choses qui ne nous sont plus accessibles depuis que nous nous sommes décalés. À la manière du courant d’air qui fixe à jamais la grimace sur le visage inconscient, celle que j’homme m’apparait superposée en tranches d’elle-même, toute accordéonée, comme le nu descendant l’escalier de Marcel Duchamp. Dès lors, il n’est plus question de s’assoir au restaurant sans recourir à une infinité de chaises, une infinité de verres de vin, une infinité d’assiettes à dessert, une infinité de tasses de café. Il n’est plus possible de partager le champagne à flanc de colline sans une infinité de goulots. Et nos précieuses conversations sont hachées en une infinité de particules de puzzle qui ne nourrissent que l’écho de l’éternité. Nous ne pourrons jamais rattraper le temps qui passe. Tout au plus sera-t-il possible de gommer l’instant fugace en retournant le courant d’air pour retrouver l’instemps qui nous permettra d’enfin vieillir ensemble.

vendredi 16 janvier 2026

Pépé est précieuse et parsemée. Elle parle au linoléum, au plafond et à la barre de pole-dance. Ses billes d’agate roulent d’une situation à l’autre. Elle teste l’orange anodisé sur ses lèvres. D’ici peu, cette couleur complètera le rouge, le bleu et le jaune sur les mâchoires des pistes de schiste. Nous sommes en 1984. Les néons perlent sur les pastels, sur les mèches blondes et sur l’émail diamant sans parvenir à assourdir la terre qui fait craquer les planches sous ses godillots, siffle des fils d’argent dans son sablier et extirpe des pierres étrusques de son ventre.

dimanche 11 janvier 2026

Le vestibule est en travaux depuis plusieurs semaines et c’est pénible. Il faut contourner l’accueil, monter puis redescendre des escaliers avant d’accéder à la l’espace claquemuré destiné à la pratique du yoga. Cela finit par effacer la mémoire de l’espace du bâtiment. Il subsiste néanmoins une brèche entre les cloisons de cette contrainte, un interstice où se faufiler. Il suffit de pousser un pan de placoplâtre, de faire frotter sa tranche sur une plaque d’égout empoussiérée. Ça ferait râler mais y’en a ras-le-bol. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le personnel de l’accueil se montre accueillant et cette intrusion ouvre de nouvelles perspectives. C’est ainsi que l’on redécouvre que la salle de yoga est adossée au vestibule et qu’il n’est plus nécessaire de monter à l’étage ni de redescendre l’escalier situé au bout du corridor. On y apprend par la même occasion que Pasolini doit donner un récital de chant en clôture de la séance de yoga. Pasolini est un homonyme du célèbre poète cinéaste, une sorte de comique troupier dont l’automate exposé dans le vestibule à des fins de réclame ressemble vaguement à Guy Lux. Arrivé sur place, on constate que la salle de yoga s’est vidée. La séance de yoga s’est achevée plus tôt que d’habitude, en prévision de l’intervention de Guy Lux Pasolini. Il semblerait que chacun(e) ait pris ses distances et que les personnes se soient discrètement dispersées à l’approche du tour de chant. On peut ainsi apercevoir la silhouette de Christian au large de la plage qui jouxte la salle de yoga se révélant comme un espace ouvert. Le ciel est bleu et la mer est calme. La présence de Christian au loin intrigue en raison de sa tenue de Ninja avec chapeau mongol et de son appétence pour les musiques qui ne semble pas faire grand cas du récital imminent de Guy-Lux Pasolini. On finit par percevoir le fin mot de l’histoire en discutant avec un yogi au torse nu décoré de longs colliers de perles. Guy Lux Pasolini serait en réalité un personnage non-grata, rapport au chien qu’il aurait percuté sur une route glissante sans jamais avoir eu à répondre de sa responsabilité dans ce drame de la circulation automobile.

jeudi 1 janvier 2026

Le « nu descendant l’escalier » de Marcel Duchamp offre aux pupilles de la nation le statut de Cléopâtre reine d’Égypte, avec des robes scintillantes de broderies évoquant l’éternité et des bijoux vierges où l’avenir y gravera son histoire. La cuirasse de parade n’est pas un élément dissuasif. La cuissarde de parade est moulée pour la séduction. Le dog-tag est un collier pour chienne dans la masse duquel son propriétaire y grave ses armoiries à l’aide d’un canif-laser. Laissée vierge, la plaque du dog-tag est un miroir poli sur ses deux faces, reflétant le cœur de l’âme d’un côté et le cœur du monde de l’autre pour les faire chanter à l’unisson. C’est alors que l’Univers s’ouvre à tous les possibles comme par exemple celui de s’enrouler un caducée doré à l’or fin sur le front, ce que Cléopâtre fait parfois pour se déguiser et rigoler.

 

dimanche 28 décembre 2025

Au sommet de la colline, le portique en fer forgé surplombe l’avenue qui redescend vers la plage. Le soleil rouge lèche la digue endormie, l’essorage des vagues au loin et le claquement des skates sur l’asphalte, plus loin encore, là où l’espace jouxte le temps. La boutique ressemble à celle d’un droguiste, quincailler, horloger, bijoutier, prêteur sur gage, avec ses petits comptoirs étagés en bois verni. Pas de pain frais, que des biscuits et donuts sous cellophane qui s’accompagnent de Tang et de soda sans matière grasse. Le trajet du retour est chargé d’un sac plastique à rayures bleues et blanches comme tous les bords de mer. Le soleil est désormais monté au ciel et ses rayons dessinent les contours géométriques et temporels de la petite maison de surfer. Bien avant l’amarrage des drakkars Ikea sur les ruines de Pacific Ocean Park, Philaine tangue toute la nuit dans le jardin de l’éternel été de 1976. Assise sur le perron, elle fume une blonde pendue aux lèvres du tendre désespoir que maquille son sourire. Les volutes dansent au ralenti et posent leur linceul sur son décolleté huilé de patchouli.

mercredi 24 décembre 2025

La reconnaissance des objets serait impossible sans la contribution des corps musculo-membraneux. Il est en effet nécessaire que la chair puisse s’ouvrir et se refermer autour des choses pour en cerner les contours. De toutes les possibilités offertes par l’incarnation, la bouche est privilégiée parce qu’il s’agit de l’orifice par lequel la pensée se fait verbe, ce qui facilite l’énoncé immédiat de l’objet reconnu. C’est peut-être ce qui popularisa l’usage du labret au Soudan dès le sixième millénaire avant Jésus-Christ. Rien ne s’oppose que par une lèvre suffisamment ouverte, on puisse procéder à la reconnaissance immédiate d’un plateau de skateboard qui, de par sa forme oblongue et concave, diffère grandement de la traditionnelle assiette. À de plus petites échelles, l’insert d’un piercing Medusa intime le contact entre une tige de métal de diamètre inférieur au millimètre et les molécules biologiques qui l’enserrent. Par ailleurs, l’ouverture est trop petite pour subir les perturbations du vent soufflé par les grosses joues des nuages. Le piercing Medusa renforce donc les compétences dans les domaines de la reconnaissance submillimétrique. C’est la raison pour laquelle il est souvent perçu comme un atout professionnel chez les recruteurs qui scrutent avec attention la photo d’un CV.